Chapitre 6
Ou comment notre héros fait une entrée remarquée dans l’art conceptuel, s’aperçoit à son grand désarroi que le monde est vraiment petit, et retrouve sa génitrice
Le taxi le déposa au coin d’une avenue Lénine et d’un boulevard Maurice-Thorez dans une banlieue quelconque. Une zone industrielle. Antoine pensa d’abord s’être trompé d’adresse, vu le pot qu’il avait en ce moment, puis repéra une grande bâtisse désaffectée d’où parvenait le martèlement de basses d’une musique techno.
Pas un rat dehors, une foule à l’intérieur. Il entra sans que personne fasse attention à lui. Le sol, recouvert d’une fine couche de graisse à machines, était glissant. Bien que totalement néophyte en la matière, Antoine comprit qu’il se trouvait au beau milieu d’une exposition d’art contemporain hyper branchée. Ça se bousculait autour des stands. Trouver Lætitia n’allait pas être évident.
— Attention où vous marchez, monsieur, c’est une installation.
La remarque n’était pas agressive, juste condescendante. Antoine s’excusa et se rendit compte qu’il piétinait une botte de foin à demi défaite. Il était carrément rentré dans l’installation, un empilement de bottes de foin truffé d’une demi-douzaine d’écrans vidéo lui renvoyant l’image d’un type assez crado, au pantalon déchiré, avec une grosse bosse qui virait au mauve sur le front.
Il aperçut alors la silhouette de Lætitia qui traversait l’écran derrière lui. Elle était entièrement vêtue de noir et n’avait rien d’une veuve. Il l’appela, mais le volume de la sono couvrait sa voix. Il courut derrière elle et lui posa la main sur l’épaule. Ses cheveux l’effleurèrent. La douceur de sa chevelure… Calme-toi, mon vieux. Respire. De la dignité, de la tenue, connard.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Rien, je suis tombé, c’est ridicule. Désolé de te déranger…
— Pas de problème.
Elle lui tendit ses clefs. Éviter de lui toucher la main.
— Ça va ?
— Bien sûr…
— Sûr sûr ?
— Puisque je te le dis…
Quelques heures auparavant, c’était la femme de sa vie ; maintenant, une jeune femme ravissante qu’il ne connaissait pas lui conseillait de visiter l’expo, s’il voulait elle était prête à l’accompagner, elle était sûre qu’il y avait des trucs qui lui plairaient. Une fille très maigre et très élégante s’approcha d’eux, lui dit quelques mots à l’oreille, en faisant totalement abstraction de la présence d’Antoine. Lætitia lui fit un petit sourire :
— J’ai un truc à faire, excuse-moi… On s’appelle ?
Il pensa « non » et fit « oui » de la tête. Il la regarda s’éloigner.
Dès qu’elle fut hors de sa vue, il se relâcha. Son cœur battit plus vite, il ressentit une sorte de vertige et s’assit sur ce qu’il prit pour un siège – ça en avait la forme et la solidité. Antoine ferma les yeux.
Deux types s’arrêtèrent devant lui et l’examinèrent d’abord en silence, puis avec commentaires.
— Il arrive à exprimer cette impuissance fondamentale qui est notre lot à tous, c’est ça qui est très fort dans son travail, disait le premier.
— N’est-ce pas s’enfermer dans un système ? répondait l’autre.
— Qui n’est pas dans un système ? ajouta une troisième voix. Mais l’idée du personnage vivant est assez amusante.
— « Amusant » n’est pas le mot. Ça a déjà été fait et refait.
Antoine rouvrit les yeux. Quatre personnes étaient maintenant arrêtées devant lui. Il n’osa pas bouger et fixa son regard au loin. Il comprit qu’une fois de plus il était entré par mégarde dans une œuvre d’art et qu’il en faisait partie. Il ne pouvait décemment pas quitter la place sans passer pour le dernier des béotiens, alors il attendit que la conversation se termine, ce qui dura un petit moment.
— Tu as revu Xiang Lu ? C’était de la bouse, sa dernière expo.
— Très déçu par la foire de Bâle, cette année !
— Je te dis qu’il se répète !
— Mais c’est son sujet, la répétition !
— Tu as vu le prix qu’à fait le Basquiat chez Sotheby ?
— Il faut absolument investir en Patagonie maintenant, après ce sera trop tard.
— C’est déjà trop tard.
Une fois qu’il ne fut plus l’objet de l’attention soutenue des connaisseurs, Antoine se leva et examina l’endroit où il se trouvait : une chaise, effectivement assez banale à première vue. Ce qui était moins banal, c’était l’étron en résine d’une facture hyper réaliste – à part sa taille, un mètre cinquante de haut – qui se dressait juste derrière, surmonté d’un néon qui flashait « Mierda » à intervalles réguliers. La chaise était rattachée à l’étron par une grosse chaîne dorée. Antoine se dépêcha de s’éloigner alors qu’un nouveau groupe s’approchait.
Il parcourut une allée entière à la recherche de la sortie avant de demander son chemin à une jeune femme dans un stand qui exposait des œuvres vidéo. La jeune femme, qui parlait avec un fort accent italien, le renseigna avec une extrême amabilité et lui proposa même quelques biscuits secs et du café. Antoine comprit avec un peu de retard qu’elle le prenait pour un clochard, la remercia et s’apprêtait à tourner les talons lorsque son regard fut attiré par un des écrans. Y passait en boucle l’image un peu floue d’une vieille femme dont la silhouette lui parut familière. Elle se tourna face à l’objectif et ricana. La fausse sourde et muette !
Antoine regardait défiler la bande pour la dixième fois lorsque l’Italienne s’approcha de lui :
— Ça vous intéresse ?
— Qui a filmé ça ?
— Un jeune artiste, Léo Campbell. L’œuvre s’appelle : Curiosity kills the cat.
— Il est là ?
— Il était là il y a cinq minutes… Il doit être au buffet. Vous ne pouvez pas le rater… Un grand type, métis, avec des dreadlocks…
Effectivement, l’artiste avait une taille de basketteur et dépassait d’une bonne tête la foule qui s’agglutinait autour des petits fours. Il fumait nonchalamment un joint de la taille d’un havane. Comme s’il devinait le regard d’Antoine, il se retourna. Il portait de petites lunettes rondes aux verres violets. Antoine eut la vague impression de l’avoir déjà vu.
— C’est vous qui avez fait la vidéo avec la vieille femme ?
Léo baissa sur lui un regard amical.
— Gagné.
— Vous la connaissez ?
— Non. Moi, je me balade avec ma caméra et quand ça me plaît je prends. Elle me plaisait, cette vieille…
Il lui tendit son joint. Antoine refusa poliment.
— Elle était marrante. D’abord elle m’a insulté, puis après elle m’a demandé du fric…
— C’est bien elle, cette vieille salope.
Léo leva un sourcil étonné derrière ses lunettes.
— Je la connais, expliqua Antoine. Pas depuis longtemps, mais suffisamment pour savoir de quoi je parle. C’est où que vous l’avez filmée ?
— Vers le Palais-Royal. Ouais, c’est ça, rue de Beaujolais. Pourquoi ?
— J’aimerais bien la retrouver. Elle se fait passer pour sourde et muette, cette saleté, elle essaye de fourguer des enveloppes porte-bonheur. Comme un con, j’en ai acheté une. Et tout ce qu’il y avait écrit dedans m’est arrivé dans la journée.
— C’est cool. Et t’as eu droit à quoi ?
— À des emmerdes. Ma fiancée qui part avec un autre, je perds mon boulot, la vieille m’a fauché une bague à 5000 euros et, pour finir, je me fais renverser par une bagnole…
Léo se mit à rire.
— Putain, c’est pour ça que tu as l’air vraiment destroy.
— Comme tu dis.
Antoine avait suivi Léo dans son tutoiement sans s’en formaliser, alors qu’il tutoyait rarement, et surtout pas dès les premiers échanges. Mais ce type lui paraissait extrêmement sympathique.
— Elle est space ton histoire. On s’en jette un ? proposa Léo.
Il parvint, grâce à sa taille, à doubler tout le monde et récupéra deux coupes de Champagne.
— La bonne femme m’emmène chez elle, je te passe les détails sur le personnage, elle m’oblige à manger de la tête de veau et, je sais pas pourquoi, parce que j’aurais pu éviter, je recolle la photo de ma fiancée et la bonne femme me dit : « Je la connais, c’était la petite amie de mon fils. »
— C’est speed les enchaînements dans ton film. Mais c’est intéressant…
— Et je me retrouve planté comme un con, voilà l’histoire.
— Je me suis fait planter comme toi… Puis elle est revenue. Au bout d’un an elle est revenue. C’est reparti, explosif, tu sais, quand juste la regarder ça te fait triquer au ciel… avec les sentiments qui remontent… la fille avec qui tu as envie de passer toute ta vie… Tu vois ?
— Je vois très bien.
À ce moment-là, Léo fit un grand signe à quelqu’un dans la foule. Antoine reconnut Iris de loin, une coupe de Champagne à la main. Elle portait une robe indienne informe et un énorme collier ethnique. Il se tourna vers Léo :
— Tu la connais ?
— Un peu, c’est ma mère !
Pendant quelques secondes, le temps se pétrifia. Antoine se repassait le film en accéléré. Il assemblait les données. La mémoire lui revint subitement. Léo était le type qui accompagnait Lætitia la première fois qu’il l’avait rencontrée, dans cette boîte ! Il avait deux solutions : soit il partait comme un voleur, soit il ouvrait sa gueule. Il choisit la seconde.
Iris ne montra aucune surprise à le trouver là.
— Ça va mieux, Antoine ?
— Ça commence à s’éclaircir. Manière de parler.
— Tu connais ma mère ? s’étonna Léo.
— J’étais chez elle à bouffer de la tête de veau pendant que tu devais t’envoyer en l’air avec Lætitia.
Un rideau de silence les enveloppa le temps de compter jusqu’à dix. Échange de regards entre la mère et le fils. Analyse de la situation. Conclusion d’Iris :
— Effectivement, c’est beaucoup plus clair. Si vous pouviez éviter une montée de testostérone…
— C’est pas mon trip, lâcha Léo.
Antoine ne dit rien et tourna les talons.
Il marcha une demi-heure avant de trouver un taxi. Ça puait à l’intérieur mais il n’avait pas le choix. Le chauffeur écoutait, à fond, une chanson de Richard Anthony dont il connaissait les paroles par cœur.
— C’est ma fête, je fais ce qui me plaît, ce qui me plaît…
Il chantait fort et faux. Dans d’autres circonstances, Antoine aurait laissé faire.
— Vous pouvez pas baisser un peu le son ? J’ai les baffles dans les oreilles.
Le chauffeur lui lança un coup d’œil goguenard dans le rétro :
— Monsieur n’aime pas la chanson française ?
— Monsieur préfère la version originale, qui est américaine.
Le chauffeur baissa le volume en maugréant et continua à chantonner qu’il avait décidé, ce soir, de s’amuser. Le portable d’Antoine sonna. Sa mère. Elle était à Paris. Il regarda sa montre. Minuit et demi.
— Mais je croyais que tu arrivais demain. T’es où ? Dans un hôtel ?
— Au George V, mon chéri, tout va bien, j’ai changé mes plans.
Qu’est-ce que foutait sa mère au George V ? Pourquoi ne l’avait-elle pas appelé avant ?
— Je t’expliquerai… Tu n’as qu’à passer. Pourquoi pas maintenant ? Tu es au lit, tu dors ?… Non ? Eh bien tu passes… J’ai une surprise pour toi. Je t’attends.
Elle raccrocha avant qu’Antoine ait le temps de savoir de quel genre était la surprise. Ils arrivaient place de la Bastille lorsqu’il demanda au chauffeur de le déposer au George V.
— Vous auriez pu le dire plus tôt !
— C’est ma fête, je fais ce qui me plaît, répondit Antoine.
Le portier de l’hôtel lui barra le passage.
— Où allez-vous, monsieur ?
— À votre avis ?
— Vous ne pouvez pas entrer dans cette tenue, monsieur.
— Je sais, mais j’ai eu un accident et je suis attendu.
— Qu’est-ce qui me le prouve, monsieur ?
— Bon, faites appeler Madame Meyer, elle est cliente de l’hôtel. Ça vous va comme explication ?
Le portier lui demanda poliment de dégager l’entrée.
— Il est préférable que vous attendiez là, monsieur. Laissez entrer ces personnes, s’il vous plaît… Merci, le temps qu’on vérifie.
Le temps qu’ils vérifient, une petite dizaine de minutes, la pluie s’était remise à tomber et Antoine avait pu pleinement en profiter. On finit par l’autoriser à patienter dans un coin discret du hall.
Sa mère poussa un cri en le voyant.
— Mais qu’est-ce qui t’arrive, mon poussin ?
Il la rassura du mieux qu’il put. Rien, il n’avait rien, à part une bosse et un genou écorché. Il remarqua qu’elle avait une nouvelle coupe de cheveux, que ses yeux pétillaient d’une lueur qu’il ne lui connaissait pas et qu’elle portait un tailleur Chanel.
— Dis-moi, maman, qu’est-ce que tu fais au George V ? lui demanda-t-il comme ils sortaient de l’ascenseur.
— C’est la surprise ! lui répondit-elle d’un air malicieux.
Elle ouvrit la porte de la chambre. Qui était une suite. C’était la première fois qu’il entrait dans une suite de palace. Occupée par sa mère. Combien coûtait une nuit ? Avec quel argent avait-elle pu se payer ça ?
Elle évoluait dans le salon stylé Louis XV comme une vieille habituée.
— J’ai pas eu le temps de t’appeler, j’ai fait un peu de shopping, dit-elle en repoussant quelques emballages de grands couturiers qui traînaient sur le canapé.
Sa mère n’avait jamais fait de « shopping ». Elle avait toujours fait « des courses ».
— Viens t’asseoir, mon poussin. Quelle dégaine tu as, ça ne m’étonne pas que tu aies eu des difficultés pour entrer.
— Qu’est-ce que ça veut dire tout ça ? Tu as gagné au loto ?
Elle se mit à rire. Un rire étonnamment jeune. Quel âge ça lui faisait ? Soixante-six ans. Soixante-sept en juillet prochain.
Elle lui désigna la bouteille de Dom Pérignon dans le seau à Champagne.
— Tu nous sers une coupe ?
— Je croyais que tu détestais le Champagne ?
— Je m’y suis mise. Rassure-toi, seulement dans les grandes occasions.
Il remplit deux coupes, mais ne toucha pas à la sienne. Quelle grande occasion étaient-ils censés fêter ? Il eut peur de lui poser la question. De la voir dans un pareil environnement, si loin de son univers habituel, l’angoissait terriblement. Il la regardait comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Quelque chose avait changé chez elle, il n’aurait su dire quoi, et cela n’avait rien à voir avec sa coiffure ou ses vêtements.
Elle leva son verre, il trinqua mollement.
— Antoine, mon chéri, je vais faire comme toi.
— Comment ça ?
— Je vais me marier.
C’était la dernière chose à laquelle il s’attendait.
— Tu vas te marier, maman ?
— J’ai rencontré quelqu’un. À Nice… Quelqu’un de vraiment très bien. C’est lui qui a tenu à ce que je vienne dans cet hôtel. Je suis si heureuse, mon petit chou ! Je suis sûre que William va te plaire.
— William ?
— Il est anglais. Mais il fait des affaires en France.
Sa mère remariée avec un William suffisamment riche pour lui offrir une suite au George V. Ça aurait dû le rassurer, elle n’était pas tombée sur un aigrefin quelconque ou sur un minable retraité à qui elle aurait servi d’infirmière bénévole.
Antoine regardait la femme radieuse assise à ses côtés et comprit ce qui le troublait. Elle était amoureuse. Il n’avait jamais connu sa mère amoureuse.
— Il va venir à ton mariage, tu auras l’occasion de le connaître, comme ça…
Comme il paraissait soucieux, elle ajouta :
— Je suis veuve depuis vingt ans, j’ai bien le droit à un peu de bonheur.
— Bien sûr, maman. Je suis un peu surpris, mais je suis content pour toi.
— Alors, pourquoi tu fais cette tête-là ?
— Parce que… parce qu’il n’y a plus de mariage. Elle poussa un petit cri.
— Non ! Qu’est-ce que tu me racontes ?
— Laetitia et moi on a rompu… Ce serait un peu long à t’expliquer, mais je crois qu’on n’était pas faits l’un pour l’autre…
— Et vous vous en apercevez à un mois de la cérémonie ?
— Tu aurais préféré qu’on s’en aperçoive un mois après ?
Elle resta un instant silencieuse et se resservit une coupe.
— Tu as raison, mon petit chou, il faut être positif. Tu vas souffrir un bon coup, tu te replonges dans le travail et ça va passer. Au fait, j’ai appelé ton bureau aujourd’hui et tu n’étais pas là. Ils ne t’ont pas fait la commission ?
— J’ai démissionné.
Il se sentait mieux. Il avait tout balancé sans rentrer dans les détails et, Dieu merci, sa mère n’étant plus seule, elle n’en ferait pas une dépression.
Elle lui posa une main caressante sur la joue :
— Qu’est-ce qui s’est passé, mon petit chou ?
— Rien de grave, j’ai une proposition beaucoup plus intéressante à la Minervoise.
Le mensonge lui était monté aux lèvres sans effort, de façon naturelle. Elle poussa un soupir de soulagement.
— Ah ! Eh bien, parfait… Tu m’as fait peur… C’est tellement important, le travail, surtout dans ces moments-là.
Il se força à sourire et y parvint d’une manière très convaincante.
— T’en fais pas, maman, ça va aller… Et puis, comme on dit, je suis de nouveau sur le marché.
Il réussit même à émettre un petit rire.
— Tu finis pas ta coupe ?
— Je vais rentrer, je suis crevé.
— Je t’appelle demain. Si William est à Paris on dîne tous les trois.
— D’accord, maman.
Elle le serra dans ses bras et il eut envie de pleurer, de rester dans le giron maternel, au chaud, à se faire consoler, comme lorsqu’il était môme.
Le téléphone sonna dans le salon. Sa mère décrocha.
— C’est William ! Tu veux lui parler ?
— Fais-lui mes amitiés. A bientôt, maman.
Il n’y avait qu’un seul taxi devant le George V. Le même qui l’avait déposé. Il n’avait pas le choix, il monta.